Une écologie pragmatique. C’est sans doute ce que défend Sylvain Waserman, président de l’ADEME depuis le 14 juillet 2023. Une nouvelle étape après celles de chef d’entreprise et de maire. À Gaz de Strasbourg il est parti en ayant réussi à ce que 30 % des revenus de l’entreprise viennent des réseaux de chaleur et non plus du gaz naturel. À Quatzenheim (Alsace), Sylvain Waserman a insufflé nombre de projets ayant un impact direct sur la vie des gens, des actes plutôt que de l’idéologie. À l’ADEME désormais, une agence de l’État, l’ancien vice-président de l’Assemblée nationale poursuit son engagement et son objectif de transition écologique, mais à une échelle bien plus grande – avec plus de 1 000 collaborateurs dont 600 ingénieurs. Tous les acteurs doivent le comprendre : la décarbonation n’est plus une option, mais un enjeu de survie pour nos entreprises, notre économie, et au passage, nous-mêmes. Entretien.

Qu’est-ce qui a motivé votre candidature à la présidence de l’ADEME en 2023 ? D’où vous vient cet engagement en faveur de la transition environnementale ?

Ma première brique ? Celle de chef d’entreprise. Ingénieur dans les télécommunications, j’ai décroché en 2009 le poste de directeur général de R-GDS (anciennement Gaz de Strasbourg, ndlr). J’ai dirigé une entreprise qui faisait du gaz depuis… 150 ans ! Ma mission : lancer les activités de réseaux de chaleur, de biométhane et de contrats de performance énergétique en vue de constituer un pôle territorial de la transition énergétique. À mon départ, la société réalisait 30 % de ses revenus dans les réseaux de chaleur, et non plus dans le gaz naturel.

La deuxième brique : mon expérience d’élu local. En tant que maire d’une petite commune de 800 habitants, Quatzenheim (entre 2008 et 2017, ndlr), j’ai été confronté à cette question : que puis-je faire pour apporter ma pierre à l’édifice, à ma modeste échelle ? Les habitants, notamment en Alsace, sont très attachés à leur territoire. On ne prononçait peut-être pas le terme d’écologie, mais il y avait déjà des projets dédiés à la préservation pensés par le collectif. Pas d’étiquette politique, plutôt du bon sens le plus souvent. Plein d’initiatives ont vu le jour : transmettre aux enfants au sein des écoles des connaissances sur l’apiculture ; mettre en place des jardins partagés car de plus en plus d’immeubles se construisent dans les petites communes ; la réhabilitation de décharges, etc. Des actions qui ont un impact direct sur le quotidien des gens. Avec l’ensemble de la communauté de communes, nous avons mis en place la redevance incitative au sein de nos territoires (chaque usager paye en fonction de la quantité de déchets qu’il produit et qu’il présente à la collecte, ndlr), une initiative qui a réduit de 30 % les déchets.

Enfin, mes filles ont joué un rôle moteur dans mon engagement. Elles font partie de ce que l’on appelle la génération climat et ce sont vraiment elles qui, comme au sein de nombreuses familles, ont posé le sujet sur la table : « Oui, nous sommes tous convaincus du réchauffement climatique, mais concrètement que fait-on ? Comment peut-on aller encore plus loin ? ». J’y pense toujours lorsque je mène des actions au bénéfice des transitions.

Comment pourriez-vous résumer la mission de l’ADEME ?

Nous visons la généralisation et l’accélération de la transition écologique. Nous sommes aux côtés des élus et des entreprises : ce sont eux qui viennent nous voir, qui ont cette démarche proactive, ensuite nous les accompagnons. À travers deux volets : l’expertise, grâce à notre équipe de 600 ingénieurs répartis sur 27 sites dans toute la France, nous construisons par exemple des scénarios de décarbonation ; le financement via des subventions, qui correspond à un réel accompagnement et des objectifs pluriannuels, nous ne sommes pas un guichet de banque !

L’ADEME a essuyé nombre de critiques, notamment sur son efficacité et son utilité, êtes-vous surpris ?

Beaucoup méconnaissent totalement le sujet et se laissent aller à des conclusions trop hâtives et fausses. Rappelons-le, l’État nous confie 3,4 milliards d’euros (en 2024, ndlr) et 92 % ont été redistribués pour financer des projets de décarbonation, pour financer la plupart du temps des projets d’entreprises (5 000 accompagnées l’an dernier), ou ceux menés par les collectivités locales. Sur le solde restant, il sert à la recherche, la communication et la gestion des sites pollués abandonnés par des entreprises en faillite.

Concernant les attaques sur notre efficacité, nos équipes scrutent chaque projet à travers des critères objectifs et opposables. Nous avançons avec une logique simple : l’efficacité carbone de l’euro investi.

Sur nos effectifs, en 2024, en pleine matinée, onze inspecteurs des finances sont intervenus sur nos différents sites et y sont restés quatre mois lors d’un audit. Leur conclusion ? L’ADEME est globalement bien gérée… Et mieux, ils recommandaient même de poursuivre l’augmentation de nos effectifs, et réinternaliser nos ingénieurs. En effet, certains d’entre eux sont intérimaires car nous sommes soumis à un plafond d’emploi.

Pourquoi la décarbonation est-elle un réel enjeu de compétitivité pour les entreprises ?

Les entreprises qui se verdissent ne le font pas pour sauver le monde, pas toutes en tout cas. Mais parce que la décarbonation relève d’un enjeu stratégique pour leur business. Tous les dirigeants, sans exception, doivent se poser cette question : jusqu’où la décarbonation est stratégique pour moi ?

Celles qui mettent ces enjeux sous le tapis disparaîtront demain. Même la Chine multiplie les « green zones ». Alors dire que nous sommes les seuls à nous préoccuper du climat, ce n’est pas vrai. D’autres ont compris que nous n’avions plus le choix, et peu importe les motivations derrière.

Et se décarboner, pour une entreprise, c’est aussi protéger les emplois qui vont avec, de tous les Français, y compris les plus modestes. Souvent les plus modestes d’ailleurs. Décarboner, c’est s’inscrire dans le temps long. Insuffler une confiance bénéfique à toutes les parties prenantes.

Quelle place l’innovation technologique doit-elle occuper dans la transition écologique selon vous ?

Nous ne sommes pas techno-solutionnistes, c’est-à-dire que nous ne pensons pas que des hypothétiques technologies futures pourraient être l’alibi de l’inaction. Mais nous savons que l’innovation jouera un rôle déterminant dans la transition écologique, et nous opérons de nombreux appels à projets pour développer des innovations à impact.

L’exemple du numérique (et de l’IA) est lui tout à fait singulier. Car le numérique est à la fois une opportunité exceptionnelle pour accélérer la transition et un redoutable écueil si nous ne prenons pas garde à la sobriété du numérique et de son usage. En 2022, nous avons publié des travaux avec l’Arcep pour évaluer pour la première fois l’impact environnemental du numérique en France (environ 4,4 % des émissions et 11 % des consommations électriques). En 2024, avec l’Arcep et l’Arcom, nous présentions une méthodologie pour éco-concevoir des services numériques.

En 2025, nous avons lancé avec Mistral la première évaluation environnementale transparente d’une IA à grande échelle. Et aujourd’hui, nous avons la possibilité de différencier l’IA française et européenne, parce qu’elle privilégie une approche plus responsable de la consommation des ressources et qu’elle accepte d’être évaluée scientifiquement et en toute transparence.

C’est dire que le numérique responsable (« Green IT ») peut devenir une signature française et européenne et affirmer un axe de différenciation par rapport aux GAFAs. C’est à cette condition que le numérique, et l’IA en particulier, pourra devenir un véritable levier de transformation. C’est dans cet esprit que les experts de l’ADEME accompagnent également des projets innovants qui mettent le numérique au service de la transition écologique (« IT for Green »), dans des secteurs clés comme la mobilité, le bâtiment et l’énergie.

Qu’est-ce qui vous révolte ou vous motive le plus face à la crise écologique actuelle ?

La désinformation qui vise à déstabiliser et à nuire est révoltante. La Commission de Régulation de l’énergie a ainsi publié un vrai ou faux qui démasque les allégations comme, par exemple, un prétendu coût abyssal des énergies renouvelables, dont certains médias et même certains élus ont fait leurs choux gras. Ceux qui demandent l’arrêt des énergies renouvelables ou voudraient opposer nucléaire et énergies renouvelables font en fait le jeu des énergies fossiles qui représentent pourtant encore 60 % de notre mix énergétique !

Il est temps de porter un autre regard sur la transition écologique. Car prendre le chemin de la transition écologique, c’est en réalité mieux protéger notre pays et nos concitoyens.

Protéger notre pays en lui redonnant plus de souveraineté dans un monde si incertain et dur, car à chaque fois qu’une énergie décarbonée progresse, c’est notre dépendance au gaz de Trump et de Poutine qui recule. À chaque fois que l’on accompagne une entreprise qui se décarbone, elle sécurise son avenir et donc protège ses emplois. À chaque fois qu’un bailleur social se raccorde à un des réseaux de chaleur renouvelable, ce sont autant d’habitants qui sont protégés des variations incontrôlables des cours mondiaux des énergies fossiles. À chaque fois aussi que l’on recycle des matières premières ou que l’on développe le réemploi, c’est autant d’importations en moins et de souveraineté en plus.

Nous sommes trop vulnérables car notre économie et nos modes de vie sont encore trop dépendants des énergies fossiles et des matières premières importées : diminuer cette dépendance est une question vitale de souveraineté, et il est temps d’en prendre conscience.

Dans ces moments où le backlash menace, où les doutes pourraient s’installer voire nous décourager, c’est le contraire qui se passe : plus les attaques sont fortes, plus tous ceux qui agissent au quotidien pour la cause de la transition écologique se mobilisent. Face à l’adversité, aux obstacles et aux incertitudes, une même détermination soude ces femmes et ces hommes qui, dans leurs missions et fonctions respectives, s’engagent au quotidien pour relever le défi. Quant à l’ADEME, nous sommes un opérateur de l’État, nous connaissons nos missions et nos objectifs, fixés par l’État donc, et nous restons plus que jamais mobilisés.

Propos recueillis par Geoffrey Wetzel et Jean-Baptiste Leprince

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