Éclairer sans jugement

Le goût des autres. Inès Leonarduzzi fait partie de ces entrepreneurs qui ont osé faire LE pas de côté. Car oui, la jeune femme, passée par LVMH et Kering, aurait pu s’offrir une carrière sans grands rebondissements, sans grandes incertitudes. Mais face aux différences criantes, pour ne pas dire inégalités, qui peuvent exister entre les pays du monde, Inès Leonarduzzi veut se rendre utile aux autres. Ce sera via le numérique, qu’elle ne fustige pas passivement – comment vivre sans aujourd’hui ? – mais qu’elle tente de « responsabiliser ». Nous donner les clés et les outils pour l’appréhender et le développer de pair avec les impératifs de l’époque : la crise environnementale au premier chef. Avec Digital For The Planet, une ONG qui compte déjà plus de 160 000 membres adhérents, Inès Leonarduzzi s’avance comme une éclaireuse qui veille à Réparer le futur. Avec cette particularité de ne pas basculer dans la « moraline », celle qui pointe du doigt tous ceux qui ne s’engagent pas pour l’environnement. Fille de petits commerçants, l’écolo pragmatique sait plus que quiconque qu’il existe tant d’autres préoccupations vitales au sein des foyers. Remplir le frigo en fait partie. Tout n’a pas été facile pour celle qui a su laisser les citoyens accéder à des questions jusque-là débattues entre experts et initiés – ce qui lui a d’ailleurs causé quelques inimitiés. « Le monde associatif est très compétitif », assure la fondatrice de Digital For The Planet.
Entretien.

Digital For The Planet c’est…

160 000 membres adhérents

3 propositions de lois dont 2 promulguées

3 continents investis

350 conférences réalisées dans 18 pays

Comment passe-t-on du secteur du luxe à la création d’une ONG comme Digital For The Planet ?

Je suis économiste de formation et j’ai commencé à travailler pour des grandes marques de luxe (comme LVMH ou Kering, ndlr). Concrètement il fallait que j’accompagne ces grands groupes dans leur transition numérique… à l’heure où l’on commençait vraiment à parler des stratégies commerciales à mener via les réseaux sociaux. Un véritable défi car le luxe est un secteur assez intemporel, qui ne cède pas aisément aux tendances. Or le numérique n’était pas une simple tendance ou un effet de mode, mais un véritable changement de paradigme. Le luxe aussi a dû prendre le bon wagon. Grâce à mon métier et mes responsabilités, j’ai eu la chance de parcourir le monde. C’est en voyageant que vous prenez de plein fouet la réalité, les inégalités. Les différences politiques, sociales, de ressources, culturelles. Je me suis dit : à quoi sert le progrès si l’on ne progresse pas ? A quoi sert le progrès s’il ne profite qu’à quelques-uns ? Plutôt que retourner étudier, même si j’en avais l’envie, j’ai décidé de monter une association, Digital For The Planet, pour rendre le numérique responsable.

Digital For The Planet ? j’ai dû travailler quelques années pour pouvoir enfiler le costume que j’avais moi même créé

Vous dites avoir reçu un accueil particulier au sein du monde associatif. C’est-à-dire ?

C’est un monde particulier d’autant plus quand vous commencez à attirer la lumière. Mon ONG, d’association loi 1901, a connu un succès rapide. L’initiative m’a dépassée, j’ai dû travailler quelques années pour pouvoir enfiler le costume que j’avais moi-même créé. Le monde entier m’a invitée pour donner des conférences sur le numérique responsable : Tokyo, Osaka, Hanoï, Nouméa, Berlin, Alger, Casablanca, etc. Or je n’étais pas la pionnière dans le domaine. Pléthore d’experts travaillaient sur le sujet, mais réduits à un entre-soi. Sans aller jusqu’aux citoyens. Cela m’a créé des inimitiés. Le monde associatif est très compétitif. On gagne mal sa vie en donnant beaucoup de soi. Celui qui travaille dans l’associatif est un rebelle, quelqu’un qui va se sacrifier pour une cause. Et qui je crois s’attend à une reconnaissance. C’est pourquoi il n’y a parfois pas de place pour tout le monde : je donne tellement de moi qu’il faut me laisser mon pré carré. Je crois aussi qu’il règne dans ce milieu un syndrome du sauveur. C’était difficile au début mais j’ai fini par me faire accepter par les experts. Entre temps je me raccrochais à ce que disait mon grand-père imam : « Même Dieu ne fait pas l’unanimité ».

Comment expliquez-vous cet engouement autour de votre ONG ?

Je l’explique par cette volonté de vulgariser un contenu indigeste. Être capable de laisser l’ensemble des citoyens accéder à des contenus jusqu’ici réservés à des initiés. Je suis au fil du temps devenue leader d’opinion. Ensuite le gouvernement est venu nous chercher. Digital For The Planet est à l’origine de plusieurs amendements parlementaires, comme celui sur la loi Climat et Résilience du 22 août 2021 qui permet aux enfants scolarisés du primaire au lycée de recevoir un enseignement numérique responsable.

Un ouvrage
Réparer le futur, du numérique à l’écologie
(Eds De L’observatoire)
Le numérique est partout dans nos vies : le monde compte plus de 14 milliards de smartphones ; chaque jour 7 milliards de requêtes sont effectuées sur Google (soit 80 000 par seconde) ; bref 21 milliards d’objets connectés nous assistent au quotidien. D’un autre côté le dérèglement climatique sévit et l’on observe de plus en plus ses conséquences sur la biodiversité, l’économie, et tout simplement les vies humaines. Évidemment le numérique est loin d’être le seul responsable du grand réchauffement… Il n’empêche que lui aussi doit s’adapter à l’époque pour ne pas compromettre notre futur. Et dans cet ouvrage, au-delà de l’aspect environnemental, Inès Leonarduzzi revient sur toutes les façons de tirer bénéfice du numérique.

Concrètement, quelles actions menez-vous ?

On propose d’abord un contenu de formation auprès de la jeunesse, pour les 7-24 ans. Des outils qui permettent aux parents, mais aussi aux enfants, de comprendre l’impact cognitif du numérique sur la jeunesse. Bien sûr que l’on adresse des indications aux parents, mais l’on s’attelle à ne pas basculer dans le discours moralisateur. J’en ai conscience, éduquer son enfant à l’environnement vaut pour les familles qui n’ont pas de préoccupations vitales. Si vous peinez à nourrir votre foyer… vous ne pensez même pas à l’environnement. En parallèle, l’ONG s’est donnée pour mission de réaliser des remontées citoyennes. On synthétise toutes les aspirations des citoyens liées au futur numérique. Un rôle de plaidoyer ni plus ni moins, où l’on tente de se faire entendre à Bruxelles notamment. Je crois profondément au pouvoir politique des citoyens, si tant est qu’on les écoute évidemment. Notre message n’est pas de dire qu’il faut lutter contre le numérique, ce qui n’aurait aucun sens. On ne peut que vivre avec aujourd’hui. Simplement on ne souhaite pas dissocier le numérique de l’être humain, tâchons d’en faire le meilleur usage possible, pour tous.

Vous avez également en parallèle une activité de conseil ?

Oui, à côté de Digital For The Planet, j’ai également ma société de conseil (C•Contemporaine, spécialisée dans l’image contemporaine et la RSE, ndlr). C’est avec elle que je me rémunère. Environ 40 % des entreprises que j’accompagne font partie du CAC 40, 20 % du SBF120 et le reste sont de très belles ETI et PME. Le numérique est une porte d’entrée mais je travaille sur des sujets bien plus larges : stratégies durables, création de comité éthique, note stratégique, rapport extra-financier, etc.

Spontanément, quand on évoque la pollution au sens large, ce n’est pas forcément au numérique auquel on pense. Pourquoi ?

Nos cerveaux ne sont pas câblés pour ressentir les dangers que nos sens ne peuvent pas percevoir. Le numérique n’est pas quelque chose de tangible, que l’on peut ressentir. La pollution, de façon très imagée, c’est cette fumée blanche qui se dégage des usines. Idem pour les générations futures… auxquelles on emprunte la planète. Puisqu’elles ne sont pas encore nées, difficile d’agir dans leur intérêt. Dans ce sens, avec l’ONG et de pair avec des sculpteurs, nous avons imaginé sur un campus universitaire les visages des générations non nées. Afin que les étudiants, futurs ingénieurs, se disent qu’ils travailleront pour elles. Cela renvoie à cette pensée du scientifique Jonas Salk : « Notre plus grande responsabilité est d’être de bons ancêtres ».

Elle l’a dit
« L’écologie numérique
est possible, mais il
va falloir s’écouter et
réfléchir ensemble
pour qu’elle devienne
réalisable et pérenne »

Inès Leonarduzzi,
aux Nations unies en 2018

Si l’on parle de vous, plus personnellement, avez-vous connu des échecs ? On a souvent tendance à n’évoquer que les réussites…

Bien entendu. J’ai eu tellement de projets merveilleux qui ont extraordinairement échoué ! Sur 10 projets menés, 7 n’ont pas abouti. Soit parce que je n’étais pas assez préparée. Soit car j’étais mal entourée, ou pas assez motivée… Et alors ? Je dis souvent que j’ai un cimetière à idées (rires). L’échec en France ce n’est pas très bien vu d’en parler… ou alors cela devient chic dès lors que l’on réussit, comme pour donner un peu de relief à un parcours. Un entrepreneur qui réussit est un entrepreneur qui a continué après avoir échoué. Surtout, l’une des qualités fondamentales est de bien savoir s’entourer. J’ai fréquenté un tas de cercles prestigieux, où les relations se tissent. Même si ce n’est pas mon monde, du moins pas celui dans lequel j’ai grandi.

Vous venez effectivement d’un milieu modeste. Comment vivez-vous cette arrivée dans un univers plus élitiste ?

Je suis fille de petits commerçants. Ma maman ne comprend pas toujours ce que je fais mais son amie, la sénatrice du département, ne cesse de lui répéter que je suis brillante… Peu importe quand je rentre chez moi, aux sources, on ne parle pas de tout cela. Ce sont des discussions très terre à terre, sur la cuisine, les vacances, la voisine, etc. J’essaie de penser à ce que les gens qui m’entourent, dans l’instant présent, ont besoin. Demandez-vous toujours quel sentiment vous aimeriez laisser une fois que vous quittez votre interlocuteur. L’humain, l’empathie, c’est quelque chose de très important pour moi.

J’ai réussi à vulgariser un contenu qui jusqu’ici était indigeste

Sans transition et pour conclure. Les jeunes générations ne souffrentelles pas de paradoxes… Elles nous semblent les premières engagées sur la question climatique et ce sont parfois les mêmes qui optent pour l’avion en vue d’un week-end au-delà de nos frontières ou que l’on retrouve dans les rayons de la fast-fashion ?

Quand on est jeune, on est en pleine construction. On est donc loin de se connaître. Ne soyons pas trop exigeants avec les nouvelles générations. Elles naissent dans un monde où tout va très vite. Un monde où règne le « buy now » d’Amazon. Difficile d’échapper à cette abondance des choses pas chères. Alors oui les jeunes vivent avec leurs incohérences, celles héritées de leurs ancêtres et qui caractérisent tous les êtres humains.

Propos recueillis par Geoffrey Wetzel

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