Henri IV, Normal Sup’, Stanford. Un parcours sans fausse note. Et la voie royale pour faire carrière. Mais Frédéric Mazzella a eu cette drôle d’idée d’entreprendre au service du collectif et du bien commun. De créer des entreprises qui n’allaient pas essorer la planète encore un peu plus mais qui, au contraire, lui offriraient quelques remèdes à des maux trop longtemps ignorés.
Avec BlaBlaCar, qu’il cofonde (dès 2004 si l’on remonte à Covoiturage.fr) : « Fred » Mazzella veut en finir avec les émissions de CO₂ liées à nos déplacements. Avec le Dift, il rend possible, par le cadeau, la volonté de soutenir une association dans un domaine social ou environnemental. Partout où il passe, l’entrepreneur à impacts est obnubilé par une chose : faire que l’après soit mieux que l’avant. Entretien.
Dans quel environnement avez-vous grandi ? Aviez-vous des rêves d’enfant ?
J’ai grandi à la campagne, en Vendée, en famille. Nous étions entourés d’animaux (chiens, chats, chevaux) et allions à l’école à Fontenay-Le-Comte à une dizaine de kilomètres de chez nous. Mes parents, professeurs de français et de mathématiques, m’ont transmis la valeur du travail et l’importance de faire toujours de son mieux, à l’école et ailleurs, et ma mère m’a beaucoup accompagné dans l’apprentissage de la musique : nous allions chaque semaine au conservatoire de La Rochelle où j’ai appris le violon et le piano pendant 12 ans, avant de venir sur Paris à l’âge de 17 ans pour poursuivre mes études musicales au conservatoire de la rue de Madrid (8ᵉ arrondissement, ndlr).
Enfant je rêvais plutôt de devenir artiste, musicien. Mais j’adorais également les maths et la physique. C’est pourquoi j’ai suivi une classe préparatoire au lycée Henri IV. Avant d’intégrer l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm en physique. Je n’avais pas d’idée précise de ce que je pourrais faire ensuite, mais c’est un parcours qui m’a ouvert beaucoup de portes.
Quand avez-vous su que vous vouliez devenir entrepreneur, et pourquoi ?
Lors de mon passage à l’université de Stanford en Californie. J’y étais allé initialement pour accomplir un stage pour la Nasa, grâce à mes bonnes compétences en physique, sans savoir que j’allais en fait tomber… dans un chaudron à start-up !
Je suis arrivé sur le campus au moment où Larry Page et Sergey Brin créaient Google. Je suis resté à Stanford pour faire un master en computer science, et je voyais des camarades de classe rejoindre des start-up ou en créer. Soit à l’issue de leurs études, soit parfois même pendant leur formation ! Je l’ai compris à ce moment-là : l’entrepreneuriat est devenu un chemin possible. Incertain, certes. Mais tellement attirant et plein de créativité.
Vous êtes connu pour avoir fondé BlaBlaCar, une entreprise qui a profondément modifié nos habitudes de mobilité. Où en est aujourd’hui la pratique du covoiturage en France ? Est-elle désormais bien ancrée dans nos modes de vie ?
La France est et reste aujourd’hui le pays qui voit le plus grand pourcentage de sa population covoiturer, sur de longues distances comme sur des distances plus courtes pour les trajets domicile-travail. Cependant, en volume, nous constatons sur BlaBlaCar un usage aujourd’hui supérieur en Inde et au Brésil, fort logique au regard d’une population bien plus nombreuse. Même avec un fort taux de pénétration en France, encore 99 % des kilomètres parcourus par les voitures tricolores se font sans covoiturage. Les taux d’occupation moyens des voitures restent bas, autour de 1,1 sur les trajets domicile-travail, et autour de 1,7 pour les trajets plus longs, alors qu’il y a bien toujours au moins 4 places dans chaque voiture. Vous l’avez compris, en termes de potentiel de croissance, BlaBlaCar a encore un bel avenir !
Aujourd’hui, avec Dift, quel nouveau cap souhaitez-vous prendre ? Pouvez-vous nous en dire plus sur l’ambition du projet, son fonctionnement et ses publics prioritaires ?
« Dift » vient de « don » et « gift ». Soit un « don cadeau », qui permet de soutenir une association dans un domaine social ou environnemental. Recevoir un « dift » en cadeau, c’est pouvoir choisir de le verser à un projet qui nous tient à cœur, pour par exemple retirer du plastique des océans, amener du bonheur dans les hôpitaux pour enfants ou bien aider les plus démunis dans leur réinsertion ou leurs besoins alimentaires.
Notre ambition est d’installer le don et l’aide autour de soi comme une nouvelle habitude, noble et utile. Être utile est ce vers quoi chacun d’entre nous devrait aspirer, car c’est non seulement comme cela que l’on crée une société soudée et efficace, mais c’est aussi très gratifiant : cela combine donc l’intérêt commun et l’intérêt particulier.
Dift utilise la force du cadeau comme vecteur de changement, en créant un cadeau 100 % utile et 100 % émotion, tout en étant parfaitement immatériel et donc sans impact environnemental puisqu’il n’y a pas d’objet physique à fabriquer ou transporter.
C’est un cadeau qui correspond parfaitement aux aspirations de la nouvelle génération. Aujourd’hui nous déployons ce concept principalement avec des entreprises qui souhaitent renforcer leur connexion avec leurs communautés de clients et de collaborateurs en leur offrant ces cadeaux d’un nouveau genre. Nous prévoyons aussi d’étendre le concept aux particuliers, pour pouvoir s’offrir facilement des difts lors d’anniversaires, de courses et challenges sportifs, de mariages, etc.
BlaBlaCar, Dift… l’impact semble au cœur de vos projets. Quelle place occupe aujourd’hui la transition écologique dans votre engagement d’entrepreneur ?
Elle est omniprésente. Je ne conçois pas d’utiliser mes ressources d’entrepreneur autrement que pour tenter de résoudre ou d’amoindrir le changement climatique ou ses conséquences.
Avec BlaBlaCar l’ambition a toujours été de diminuer le plus massivement possible les émissions de CO₂ liées à nos déplacements, et avec Dift nous souhaitons apporter des solutions aux défis sociaux et environnementaux, avec cette mission de soutenir des projets à impact positif dans leur émergence et leur démocratisation, tout en impliquant citoyens, acteurs économiques et politiques dans la transition sociale et environnementale.
BlaBlaCar économise l’émission de 2,5 millions de tonnes de CO₂ chaque année, en optimisant tout simplement le remplissage des véhicules sur une communauté de 100 millions de personnes à travers le monde, ce qui, pour vous donner une comparaison, compense près de deux fois l’intégralité des émissions de CO₂ liées au trafic routier d’une ville comme Paris.
Avec Dift, en moins de trois ans d’existence, nous rassemblons déjà plus de 350 entreprises mécènes et avons contribué à aiguiller 20 millions d’euros vers 300 associations qui ont cruellement besoin de moyens sur le terrain pour remplir leurs belles missions de bien commun.
Vous évoquez souvent « l’entrepreneuriat responsable » : qu’est-ce que cela signifie pour vous concrètement en 2025 ?
C’est une forme de prise de conscience du rôle que peuvent et doivent jouer celles et ceux qui créent le futur : l’influencer dans la bonne direction. À mon sens, la chose la plus importante à envisager lorsque l’on démarre un nouveau projet, est la différence que l’on va apporter au monde. Il s’agit de savoir si le monde se portera vraiment mieux avec notre projet déployé à l’échelle.
Si l’on est convaincu que ce sera bien le cas, alors deux choses magiques se produisent, qui aideront sa réalisation : premièrement, on saura expliquer son projet et faire rêver pour mobiliser des forces autour de soi, et deuxièmement, on aura déclenché une source intarissable d’énergie en soi, qui sera indispensable pour franchir tous les obstacles sur la route !
En 2025, nous avons de nombreux indicateurs qui sont au rouge, donc beaucoup de travail pour les créateurs et innovateurs de tous horizons.
Au fond, les solutions ne viennent-elles pas plus des entrepreneurs que du politique ?
L’entrepreneuriat et la politique sont complémentaires, je ne pense pas qu’il soit souhaitable de les comparer et encore moins de les opposer : l’un a besoin de l’autre.
Le politique est là pour fixer les règles du jeu, et s’assurer que les entrepreneurs disposent d’un terrain de jeu équitable et propice au développement de solutions dont le monde a besoin. Il doit encourager les bonnes initiatives par la formulation d’une vision sociétale, et par l’édiction d’un cadre. Ensuite, les entrepreneurs réalisent des projets qui servent cette vision globale. Ils en sont en quelque sorte les artisans.
Comment voyez-vous le futur du travail ?
J’aime voir le travail comme une manière de se réaliser, en construisant de beaux projets collectifs. C’est pour moi une grande forme d’épanouissement que de rassembler une équipe pour accomplir ensemble une belle mission.
En ce sens, avec une telle définition du travail, je suis optimiste sur le futur du travail car nous ne sommes pas près de manquer de missions : l’impact et le sens nous en fournissent de très nombreuses, et très ambitieuses.
Sur la forme, le travail évolue et continuera à se transformer, avec de nombreux métiers et méthodes qui apparaissent chaque année, quand d’autres disparaissent notamment quand la technologie parvient à faire aussi bien que nous sur certaines tâches, mais notre rôle d’humain est d’allouer notre énergie en amont de la technologie et autour des outils.
Avec le recul, quels ont été selon vous les principaux freins – ou moteurs – de l’innovation à impact en France ?
Comme toujours et comme partout, les freins à l’innovation sont l’inertie : la tendance du système à vouloir reproduire la même chose, à ne pas évoluer.
Les moteurs, à mon sens, sont les faits et constats alarmants du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ndlr) qui doivent nous servir de motivation pour améliorer la trajectoire. La courroie de transmission entre ces constats et les réalisations concrètes et donc l’évolution du monde, ce sont les entrepreneurs.
Quels conseils donneriez-vous aux nouvelles générations d’entrepreneurs qui souhaitent conjuguer performance économique et impact environnemental ?
Je conseillerais à tout entrepreneur de la nouvelle génération de bien analyser les 17 objectifs du développement durable (ODD) émis par les Nations unies, et d’en choisir un qui le motive particulièrement. En se plongeant dans cet ODD, il pourrait alors comprendre les enjeux et les circonstances actuelles, et imaginer des solutions.
Ensuite, pour envisager la performance économique, ou plus précisément simplement un modèle économique permettant au projet de croître par auto-financement, il faut être réaliste et pragmatique, et étudier un maximum de modèles économiques qui fonctionnent, pour déterminer celui qui pourrait être adapté au problème que l’on souhaite résoudre.
Quelles sont les figures françaises qui vous inspirent le plus aujourd’hui dans la lutte contre le réchauffement climatique ?
Nous avons la chance d’avoir en France une vraie conscience dans ce domaine de la part de la nouvelle génération.
Chez France Digitale, association que je co-préside et qui œuvre pour le développement de notre écosystème d’innovation, nous avons recensé 1 200 start-up à impact dans notre baromètre annuel. Parmi ces acteurs, hélas je ne peux pas tous les citer : Lucie Basch de Too Good To Go et maintenant Poppins, Thibaud Hug de Larauze de Back Market, Béatrice Eastham de Climeet, Arthur Auboeuf de Team for the Planet… entre autres !
Et si vous deviez tout recommencer aujourd’hui, que feriez-vous différemment ?
Je ne ferais pas nécessairement les choses différemment, mais je les ferais avec un état d’esprit plus « itératif » encore, en testant plus rapidement les concepts pour trouver ceux qui fonctionnent vraiment.
C’est très important d’itérer pour trouver ce que, dans le jargon, nous appelons le « Product Market Fit », c’est-à-dire l’adéquation entre un produit et son marché.
Entreprendre, c’est comme jouer au golf : sauf coup de chance, on ne met pas la balle dans le trou du premier coup. Il faut être bien conscient que le chemin vers la réussite passera nécessairement par de nombreux essais et de nombreux échecs. Pour BlaBlaCar, nous avons par exemple testé six modèles économiques avant de trouver le bon.
Hormis la Légion d’honneur qui vient de vous être remise le 7 juillet dernier, quelle est à ce jour votre plus grande fierté ? Et votre plus grand défi à venir ?
Je suis fier de BlaBlaCar et aussi de Dift, qui est moins connu aujourd’hui car beaucoup plus jeune, et parce que nous en sommes tout juste à déployer son potentiel à plus grande échelle.
Je ne peux pas choisir entre les deux, c’est trop dur ! Mes plus grands défis sont la poursuite et l’amplification des missions des entreprises que j’ai créées, et aussi d’encourager et transmettre mon optimisme, mes méthodes et cette soif de réalisation à tout entrepreneur qui rêve grand.
J’ai lancé des initiatives en ce sens déjà comme l’écriture de Mission BlaBlaCar – Les coulisses de la création d’un phénomène (Éd. Eyrolles 2022, ndlr), livre dans lequel j’ai diffusé de manière structurée tout ce que j’ai appris en 15 ans d’entrepreneuriat, et qui est maintenant qualifié de « Livre de chevet de l’entrepreneur ».
Plus récemment, j’ai conçu un premier Mastermind, un séminaire de partage d’expérience entre entrepreneurs que j’ai baptisé L’appât du bien, ce qui m’a permis de rassembler de formidables entrepreneurs à impact, qui construisent des projets positifs pour notre société, en éducation, social ou environnement principalement.
C’était début juillet aux Sables-d’Olonne en Vendée… retour aux sources !
Propos recueillis par Geoffrey Wetzel et Jean-Baptiste Leprince










