Il a été plusieurs fois ministre, à l’Économie sociale et solidaire, et à l’Éducation. Et il s’est même présenté à l’élection présidentielle de 2017 avec une mesure phare : la mise en place d’un revenu universel ! Benoît Hamon n’a pas cessé de s’engager. Malgré sa défaite au premier tour, l’ex-candidat du Parti socialiste fait toujours de la politique… mais autrement ! Avec ESS France, qu’il préside depuis avril 2024, Benoît Hamon compte bien défendre avec la plus grande énergie les entreprises de l’économie sociale et solidaire. « La start-up nation c’est bien, mais le mépris à l’égard des entreprises de l’ESS a assez duré », regrette-t-il. Ce qui compte désormais : aller dans le sens de l’intérêt général. Il nous le confie, la dette écologique est bien plus importante que la dette financière. Si l’écologie n’est encore aujourd’hui pas l’affaire de tous les Français – les plus gros pollueurs continuent à polluer – la jeunesse incarne pour Benoît Hamon cet espoir pour l’avenir, dont nous avons tant besoin. Entretien.
Dates clés
2024 : président ESS France
2021 : directeur général SINGA Global
2017 : création du parti « Génération·s »
2014 – 2017 : député français
2014, avril – août : ministre de
l’Éducation nationale, de l’Enseignement
supérieur et de la Recherche
2012 – 2014 : ministre délégué à l’Économie
sociale et solidaire et à la Consommation
2004 – 2009 : député européen
1993 – 1995 : président du Mouvement
des Jeunes socialistes
Dans ce même magazine, il y a deux ans, j’échangeais avec Lucie Basch (fondatrice Too Good To Go) qui me disait : « J’estime que l’entreprise a un impact plus efficace que la politique. Quand on entreprend, on a cette idée, on y va, on n’attend pas. C’est plus rapide. C’est concret. » Qu’en pensez-vous ?
L’incantation entrepreneuriale n’est pas plus efficace que l’incantation politique. L’entrepreneuriat, à lui seul, ne pourra pas régler la question du dérèglement climatique. La somme de toutes les volontés entrepreneuriales, aussi belles soit-elles, ne pourra pas régler la question climatique. L’idée n’est pas tant de participer à un concours de muscles entre qui est le plus efficace entre l’État et les entreprises. L’enjeu véritable vise à réunir ces deux mondes. J’attends de l’État qu’il soit le garant de l’intérêt général, qui ne peut pas se réduire à la somme des intérêts privés. Le défi climatique est bien trop important pour que les États et les entreprises avancent côte à côte, seule une alliance sera bénéfique pour tous.
Vous avez fait partie d’un gouvernement, et vous êtes aujourd’hui engagé au sein d’une ONG (SINGA Global) et d’une association (ESS France), au fond il y a plusieurs façons de faire de la politique ?
Vous avez raison, il n’y a pas qu’une seule manière de faire de la politique. Ce qui compte au fond : quel est le sens que l’on met dans nos actions ? Que ce soit à travers un parti politique, une ONG, une entreprise… il y a de la politique dès lors que notre action a un impact sur la société et la vie des gens. Dès lors que ce que l’on fait produit des externalités, qu’elles soient positives ou négatives d’ailleurs. C’est pourquoi je considère que l’entreprise est politique. Certaines contribuent au bien commun, d’autres sont prédatrices de l’intérêt général.
J’ajouterais que l’entreprise joue aussi un rôle sur la scène politique. Un exemple : les patrons devraientils accepter l’arrivée d’un gouvernement pro-business comme le RN (Rassemblement national, ndlr) qui propose par ailleurs une politique raciste et xénophobe ? Les entreprises d’ESS France (que je préside depuis avril 2024) avaient dit non. Alors oui, je le répète, l’entreprise a un rôle sociétal à jouer, au-delà des simples enjeux économiques et financiers.
Alors justement, vous parlez d’ESS France, vous en êtes le président, quels sont ses objectifs ?
J’aimerais commencer par préciser ce qu’est l’ESS. L’économie sociale et solidaire, contrairement à ce que l’on pourrait penser, n’est pas un secteur d’activité, mais bien un mode d’entreprendre que l’on retrouve partout. L’ESS est représentée dans des secteurs comme la banque, les médias, la culture, etc. Les entreprises de l’ESS, que l’on défend, se distinguent par une lucrativité limitée. Dit autrement si l’on investit au sein d’une entreprise de l’ESS, l’on ne revendra pas ses parts plus chères par la suite, il n’y a pas de plus-value. L’objet social prime sur le rendement de l’investisseur. Par ailleurs la gouvernance y est démocratique, avec des décisions prises collectivement, et en associant véritablement l’ensemble des parties prenantes. Pour résumer, ESS France est un lieu de représentation, un plaidoyer au bénéfice de toutes les entreprises de l’ESS. On assure une représentation nationale et dans les territoires, grâce à nos chambres régionales de l’ESS.

Les entreprises à mission, dont on parle beaucoup, font-elles nécessairement partie de l’ESS ?
Bien sûr que non. Danone par exemple est une société à mission… et pourtant elle a cette logique de lucrativité. Quand vous poussez à la porte le directeur- général de votre entreprise, en l’occurrence Emmanuel Faber, parce que les rendements ne sont pas assez élevés, vous ne pouvez pas faire partie de l’économie sociale et solidaire.
L’ESS en France, ça représente quoi ?
Notre pays fait partie de ceux où l’économie sociale et solidaire est la plus développée. Avec une grande diversité de modèles : coopératives, mutuelles, entreprises associatives, fondations, etc. L’ESS compte en France 2,4 millions de salariés, et cela représente plus de 14 % des emplois du privé. En revanche, l’État ne les soutient pas assez. Le gouvernement, depuis 2017, a concentré son attention et ses aides en faveur des start-up… La fameuse start-up nation ! Nos entreprises de l’ESS, elles, restent sur notre territoire. Je crois que le mépris pour ce mode d’entreprendre a assez duré. Reconnaissons à sa juste valeur le service rendu par toutes ces entreprises tournées vers le bien commun.
Tout cela veut-il dire que vous ne croyez pas en la croissance économique telle qu’on la connaît aujourd’hui ? Certains auteurs et économistes prônent la décroissance par exemple.
Ce n’est pas la question. Certains secteurs connaissent la décroissance pendant que d’autres parviennent toujours à croître. La vraie question qu’il faut se poser : le PIB est-il vraiment le bon indicateur à utiliser ? Absolument pas. Car il ne tient pas compte de la santé de sa population, de l’élévation du niveau de formation ou d’éducation, de la pauvreté. Un pays peut voir son PIB augmenter alors même qu’il accueille sur son sol une pauvreté grandissante. Et sans parler du mal-logement. Pensons à un nouveau modèle qui prendrait en compte tous les paramètres que je viens de citer, ce serait sans doute plus approprié pour témoigner de l’état de santé tout court d’un pays.
Sans transition. Tous les Français peuvent-ils être écolos ? Je pense à la ruralité, ou aux plus modestes, pour lesquels la fin du mois prime encore sur la fin du monde.
C’est plus facile d’être écolo en ville où les transports en commun fonctionnent et où la marche à pied est possible. À l’inverse, c’est évidemment plus ardu dans les campagnes, les petites villes qui ont subi la fermeture de la gare ferroviaire du coin et où le covoiturage existe peu. De la même manière, tous les Français n’ont pas les moyens d’acheter la dernière Tesla. Tout cela, j’en ai bien conscience. C’est pourquoi la transition écologique doit aller de pair avec une politique, digne de ce nom, de services publics. L’écologie, c’est avant tout s’attaquer aux plus grands émetteurs de gaz à effet de serre (GES). Et non pointer du doigt les plus modestes qui font déjà beaucoup pour vivre comme il peuvent. Ceux qui polluent le plus doivent montrer l’exemple.
La jeunesse, qui paraît très engagée sur la question écologique, n’est-elle pas un espoir ?
Les jeunes, voilà la première population qui souffre d’éco-anxiété. Nombre d’entre eux se posent la question de savoir s’ils doivent faire des enfants, au regard des conditions globales dans lesquelles ils les accueilleront. Cette conscience les honore, je suis admiratif de notre jeunesse. La plupart d’entre eux tentent de rompre avec les décisions égoïstes prises par leurs grands-parents, leurs aînés.
Que peut-on souhaiter à la France pour les années qui viennent ?
Je lui souhaite de retrouver le sens de l’intérêt général. Ce n’est pas LA France qui l’a perdu mais bien son gouvernement. Je souhaite que l’on se préoccupe davantage de la dette écologique que de la dette financière. Car l’habitabilité de la planète, dans les prochaines années, c’est ce qui compte le plus. Tout se joue maintenant.
Propos recueillis par Geoffrey Wetzel










