« Le combat d’une vie »

en chiffres
531.4 millions de produits
solidaires vendus
442.5 millions de
litres de lait vendus
32 références de produits
durables créées (lait, beure,
oeufs, yaourts, fromage
blanc, jus de pomme, etc.)
11 993 magasins
distributeurs « C’est
qui le Patron ?! »
15,1 millions
d’acheteurs solidaires
(soit 1/4 des Français)
13 340
sociétaires engagés
3 358 familles de
producteurs déjà soutenues
0 commerciaux
dans les magasins,
0 pub TV

Connaissez-vous la marque « C’est qui le patron ?! » ? Peut-être pas. Et connaissez-vous la brique de lait qui « rémunère au juste prix son producteur » ? Bien sûr, la fameuse ! Devenu le symbole de tout un combat, le lait estampillé « C’est qui le patron ?! » s’est rapidement imposé dans les chariots de nombre de Français. Derrière cette initiative solidaire, Nicolas Chabanne, qui fonde la marque « CQLP » en 2016. Avant cela, il y avait eu la confrérie de la Fraise de Carpentras, Le Petit Producteur ou encore les Gueules cassées. « Je ne me sens pas entrepreneur, dans le sens où je serais distant des consommateurs, mais davantage un consommateur parmi l’ensemble des citoyens », explique celui qui a grandi au milieu des producteurs, à Carpentras (Vaucluse).

Par des actes d’achats plus justes, Nicolas Chabanne, passé sur les bancs de la Sorbonne, comprend qu’il est possible d’agir en faveur de la défense de l’agriculture française, de notre souveraineté alimentaire. L’urgence est là : comment accepter l’idée que ceux qui nous nourrissent et qui nourrissent nos enfants puissent ne pas vivre de leur travail ?

Renouons au plus vite avec le bon sens. Chaque consommateur a un rôle à jouer, pour que demain nous ne dépendions pas totalement de l’extérieur pour survivre, tout simplement. Défendre le sort des producteurs, c’est « le combat d’une vie ». Entretien.

D’où vient cette envie d’améliorer le sort des producteurs français ?

Je viens d’une famille d’agriculteurs si l’on remonte à deux ou trois générations. Mon grand-père était agriculteur avant de partir travailler dans l’agroalimentaire à Madagascar. Et puis j’ai grandi à Carpentras, au milieu de copains issus de familles de producteurs. Au quotidien je n’ai pas le sentiment de travailler. J’aime les aventures collectives qui ont un sens.

Comme ce fut le cas avec la confrérie de la Fraise de Carpentras : disons-le, une fraise travaillée en petit rendement à Carpentras et une fraise produite industriellement, ce ne sont pas les mêmes produits.

Ensuite, je lance en 2009 le label « Le Petit Producteur » avec cette idée : afficher le nom et la photo du cultivateur à l’origine du produit que l’on achète. Gage de qualité. Même si le label a ensuite été racheté et les successeurs ne vont pas forcément dans le sens dans lequel l’histoire avait été écrite. Aujourd’hui vous avez la démarche Gustatif et Solidaire qui reprend peu ou prou le projet initial du Petit Producteur. Arrive également en 2013 Les Gueules cassées, car trop de fruits sont gaspillés uniquement parce que leurs formes, particulières, ne correspondent pas aux attentes et standards de la grande distribution…

En 2016, vous fondez la marque « C’est qui le patron ?! », quel en est le concept ?

On ne peut pas
négocier avec
l’idée de se nourrir
et de bien le faire

Je ne parle pas de concept. Plutôt d’une solution qu’il fallait trouver en urgence. La marque « C’est qui le patron ?! », est née d’une injustice que nous sommes nombreux à partager : comment accepter l’idée que ceux qui nous nourrissent et qui nourrissent nos enfants puissent ne pas vivre de leur travail ? Les producteurs n’arrivent pas à se nourrir eux-mêmes. C’est fou et absurde ! D’autant plus qu’ils travaillent sept jours sur sept, qu’ils ne prennent pas de vacances, et tout cela pendant plus de 40 ans… sans parvenir à boucler les fins de mois. Alors avec « C’est qui le patron ?! » l’objectif vise à rémunérer au juste prix les producteurs. Les consommateurs se retrouvent au centre des décisions, les cahiers des charges sont élaborés grâce aux votes des consommateurs avant d’être validés par les sociétaires de la coopérative.

anecdote
Des initiatives qui
marquent le monde
Pour son initiative Les Gueules cassées,
Nicolas Chabanne reçoit les éloges du
New York Times, dans un article intitulé
« Save the planet, eat ugly ». Rebelote
avec « C’est qui le patron ?! », cette fois au
tour du Guardian de mettre à l’honneur le
Français : « How millions of French shoppers
are rejecting cut-price capitalism ».

Peut-on réellement demander à tous les consommateurs de payer un peu plus leurs produits alors qu’ils font déjà face à l’inflation ?

Acheter une brique de lait « C’est qui le patron ?! » revient à dépenser, pour chaque Français, environ 4 euros de plus… par an ! En sachant qu’elle est évidemment de meilleure qualité. Si chaque consommateur jouait le jeu, en privilégiant les références « C’est qui le patron ?! », cela nous coûterait chacun environ 7 euros par mois en plus… pour permettre aux producteurs de continuer à vivre de leur métier. Un objectif largement à portée de main. On ne peut pas négocier avec l’idée de se nourrir et de bien le faire. On ne peut pas négocier avec la protection de ceux qui nous nourrissent et qui seront de moins en moins nombreux au fil du temps. Sur certains produits, je le répète, il n’y a pas d’arbitrage à faire.

N’avez-vous pas le sentiment que la prise de conscience grandit dans la société, via notamment des émissions destinées au grand public comme celle diffusée en novembre sur M6 et présentée par Karine Le
Marchand « Familles de paysans » ?

Je crois en effet à un renversement. Celui qui mettra au centre de la société les producteurs, où tout s’organisera autour d’eux. Les producteurs, ne sont-ce pas finalement les gens dont nous avons le plus besoin ? « C’est qui le patron ?! » ne fait pas de marketing pour se faire connaître, ni de publicités. Tout se fait via les consommateurs. Je me réjouis que des grandes émissions de ce type existent pour parler de la cause de l’agriculture en France, et son besoin de soutien. Je connais bien Karine Le Marchand, ce n’est pas une façade, elle s’investit énormément pour améliorer le sort de nos producteurs. Son engagement est total. Tout comme le mien. Dès lors que vous fréquentez ces gens-là, passionnés et travailleurs, vous ne pouvez pas détourner le regard et faire comme s’ils n’existaient pas. Quand vous êtes confrontés à la vie de ces héros sociaux, vous ne pouvez pas les lâcher.

record
La brique de lait « CQLP »
est la brique de lait la plus
vendue de France (en valeur
et volume hors MDD et
promos, source NielsenIQ)
tout comme les deux beurres

L’enjeu est d’autant plus crucial que la population augmente… en même temps que les agriculteurs peinent à se « renouveler » ?

Rappelons-le, nous serons dix milliards à horizon 2050 dans le monde. Il faudra bien nourrir toutes ces bouches. En France, un problème se pose : le renouvellement des générations d’agriculteurs. Puisqu’un agriculteur sur deux partira à la retraite en 2030 (55 % selon les données de l’Insee, ndlr). Revalorisons cette filière, l’État doit jouer son rôle. Car pour les jeunes générations qui arrivent, et qui veulent se lancer dans le secteur agricole, à quoi bon débourser 500 000 voire 1 million d’euros pour installer son exploitation et gagner moins qu’un smic ? Il ne faut pas s’y tromper, les agriculteurs que je vois, qui ont du mal à s’en sortir financièrement, sont arrivés à un point où ils rêveraient d’un Smic. Pas en tant que tel, mais pour la stabilité qu’il offre : être payé pendant que je pars en vacances, formidable ça !

Dernière question : pourquoi ne pas porter votre combat en politique ?

J’ai eu des sollicitations de tous les partis ou presque, mais ils ont rapidement compris que notre aventure collective reste intouchable. Intégrer un parti, rejoindre un camp, ce n’est pas ce qui nous intéresse. Et puis parce que la manière à moi de faire de la politique, c’est grâce à l’acte d’achat. Cet acte d’achat, pour beaucoup de Français, a un impact bien plus puissant et concret que glisser un bulletin de vote dans une urne tous les cinq ans.

Propos recueillis par Geoffrey Wetzel

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lu dans ÉcoRéseau Business
Lucie Basch, co-présidente du fonds de soutien aux producteurs au sein de « CQLP »

Avec les bénéfices, vous financez des projets à impact positif ?

« Oui, grâce au fonds de soutien des producteurs. On est capable de mettre en place des aides financières de soutien et d’urgence à destination des agriculteurs, ainsi que des prêts à taux zéro. Le défi, c’est d’aider les agriculteurs à ce qu’ils s’orientent vers une production en lien avec la transition environnementale » – ÉcoRéseau Business, n°104.

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