Pour démarrer ce voyage dans la France des eaux usées, nous vous emmenons à Paris, au quai d’Orsay, face au Pont de l’Alma. Sur les bords de Seine se dresse un étrange bâtiment… Il abrite en vérité le musée des égouts de Paris. Peu ragoutant à première vue, c’est d’accord, mais en vérité la visite s’avère fascinante. Vous y découvrirez les merveilles d’un univers souterrain aussi tranquille et silencieux que la ville se fait hurlante. « Dans ce lieu livide, il y a des ténèbres, mais il n’y a plus de secrets », écrivait bellement Victor Hugo. Les égouts sont au coeur de la fiction française, des Misérables à Ratatouille en passant par La Grande Vadrouille ! Jadis lieu de mondanité (on y envoyait de riches visiteurs sous le Second Empire, heureux de découvrir la modernité d’une capitale) les égouts sont aujourd’hui facteurs de biodiversité, avec la présence de rats, de blattes et d’araignées. Voilà qui donne envie d’y faire un tour ! Aucun crocodile, contrairement à la légende urbaine ! Légende ? Oui et non, car selon la mairie de Paris, dans les années 80, un crocodile du Nil long de 80 centimètres a vécu plusieurs semaines dans les conduits, avant d’être transporté à Vannes (sans jeu de mot) où cette femelle fut installée dans un aquarium reproduisant l’atmosphère d’une canalisation.
Dans les Égouts de Paris se Joue une Bataille pour Notre Environnement
Voici ce qu’écrit le musée dans sa présentation : « Les égouts déroulent aujourd’hui sous nos pieds leurs 2 600 km de galeries et boyaux, par lesquels transitent chaque année plus de 300 millions de m³ d’eau de pluie et d’eaux usées. Circulant à travers ce réseau unitaire et gravitaire, elles sont collectées, réorientées, pour être ensuite pompées, aspirées vers des centrales où elles seront traitées et épurées. Les égouts renferment aussi d’autres conduites, d’autres circuits : eau potable, électricité, et même la fibre optique depuis quelques années ! »
Alors le plus souvent, nous ne voulons pas trop nous intéresser à l’univers des égouts et plus généralement des eaux usées. Nos égouts sont pollués et nous regardons ailleurs… Les collectivités agissent pourtant, conscientes de l’enjeu de santé publique que représente le traitement des eaux. Dans la capitale toujours, le formidable bassin d’Austerlitz « cathédrale souterraine pour assainir la Seine » selon la mairie, joue son rôle à plein pour assurer, demain, la baignabilité totale du fleuve parisien ! Le bassin de rétention peut contenir jusqu’à 50 000 m³ d’eaux usées et pluviales, soit l’équivalent de vingt piscines olympiques. Un vrai terrain de jeu pour le nageur Léon Marchand. Jusqu’alors, ces eaux étaient évacuées dans la Seine via 44 déversoirs d’orage… Cela afin d’éviter la saturation des égouts, terreur de tout élu, Anne Hidalgo en tête. Ce bassin est composé d’un cylindre de 50 mètres de diamètre et 30 mètres de profondeur, muni de 16 piliers qui s’enfoncent jusqu’à 80 mètres sous terre. Titanesque. La Ville de Paris poursuit en insistant sur son effort de long terme, entrepris la main dans la main avec l’Agence de l’eau Seine Normandie : « En trente ans, les rejets ont déjà été réduits par dix, grâce à l’automatisation et à la supervision du réseau. Ce chantier d’Austerlitz devrait permettre de réduire le nombre de jours de déversement par dix. »
Agence de l’Eau Seine Normandie : L’Exemple à Suivre
Et si on remontait la pelote ? Ou plus exactement la Seine… Rappelons que celle-ci commence à Source-Seine, au Nord de la Bourgogne, sur le plateau de Langres. Un mince filet d’eau, léger et délicat. Après un détour par l’Aube et la Marne (elle ne ressemble alors qu’à une petite rivière de campagne, qu’il est souvent possible d’enjamber à pied) la Seine arrive en Seine-et-Marne où elle prend sa pleine expression, jusqu’à la puissance. Bientôt Paris, ses lumières, puis la Normandie : Rouen et finalement Le Havre, débouché des grands horizons atlantiques. Enjambant trois régions administratives, 13 départements et 164 communes, la Seine se joue des équilibres politiques. Ainsi, sa gestion peut s’apparenter à un vrai casse-tête. Au moins de juin dernier, à titre d’exemple, le maire de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) alertait face aux 50 millions de litres d’eaux usées qui se sont alors déversés dans le fleuve, en raison d’un amoncellement de déchets dans la pompe censée filtrer l’eau.
Pour régler ce genre de soucis, une administration spéciale, l’Agence de l’eau Seine Normandie, réunit les élus de tous les terroirs concernés. Charge à elle de régler les urgences et planifier les actions de long terme au service de la dépollution du fleuve et de son assainissement. Le Comité doit à la fois s’intéresser à la qualité des eaux souterraines, en surface mais également en littoral (pour l’embouchure du fleuve). Son siège se situe à Courbevoie, à mi-parcours du fleuve.
La Seine et son « Parlement de l’Eau »
Présidée par Marc Guillaume, préfet de la région Île-de-France, ancien secrétaire général du gouvernement, l’Agence de l’eau Seine Normandie voit ainsi se côtoyer Dan Lert, le « M. Eau » d’Anne Hidalgo, Denis Melville, maire de Sainneville-sur-Seine ou encore Pierre Vogt, conseiller régional de Normandie. Ajoutons que des représentants d’associations siègent également à l’instar de Philippe Lagauterie de France Nature Environnement ou encore Benoît Brévot, président de la fédération départementale des associations agréées de pêche et de protection du milieu aquatique de l’Aube.
Notons également l’importance du Comité de Bassin, « parlement de l’eau » pour la Seine, longtemps présidé par André Santini (maire d’Issy les Moulineaux / Hauts de Seine) puis par François Sauvadet (président du Conseil départemental de Côte-d’Or), le Comité de Bassin est aujourd’hui représenté par Nicolas Juillet, agriculteur de profession et maire de Saint Lupien dans l’Aube.
L’Assainissement de l’Eau, au Cœur de l’Essentiel
Selon La Gazette des Communes, la gestion des eaux usées représente une somme de 14 milliards d’euros par an en France. Un chiffre qui donne le tournis et qui montre bien à quel point l’économie de l’eau constitue un levier pour la relance de l’économie française. Cette somme, en hausse continue, s’inscrit au coeur de la grande transition verte que chacun appelle désormais de ses voeux. Il s’agit du deuxième poste de dépense environnemental derrière la gestion des déchets (nous en parlions plus avant dans un grand dossier spécial), financée à 46 % par les ménages. 1 199 syndicats intercommunaux de l’eau ont la charge d’agir au nom du bien commun, partout sur le territoire, sous l’oeil expert des élus. Gestion publique ou gestion privée… Chacun fera son choix, avec les géants Suez et Veolia en ligne de mire.
Les élus sont souvent aux prises avec des actes d’incivilité. Ainsi, La Montagne rapporte ce récent fait-divers, à Bourg-en-Bresse dans l’Ain, finalement assez représentatif… La triste affaire d’un propriétaire qui, à l’occasion de travaux, « n’a pas hésité à vidanger sa cuve de fioul dans le réseau commun des eaux de ville. » Le réseau des eaux usées a subi une forte pollution à la suite de cette relâchée de fioul, il a évidemment fallu intervenir en urgence, occasionnant un coût important pour la collectivité. Une plainte a ainsi été déposée.
David Lisnard Rencontre Kafka au Fil de l’Eau (Usée)
Maire de Cannes et président de l’Association des Maires de France (AMF), David Lisnard mène depuis longtemps un combat contre la bureaucratie et ses scléroses. Ce touche-à-tout qui embrassa dans sa ses premières amours en signant chaque semaine une chronique attendue dans L’Opinion. Il y raconte son quotidien d’élu, ses gloires et ses déboires, le décalage qu’il y a souvent entre les projets de bon sens sur le terrain et le mur froid des administrations désireuses de tout brider, jusqu’à l’immobilisme mortifère… Et ose parler de sujets aussi techniques mais révélateurs que les eaux usées.
Son prédécesseur Bernard Brochant, qui avant d’être maire de Cannes mena une brillante carrière dans la communication (Euro RSCG, Canal +) ou le football (AS Cannes, PSG, Coupe du monde 98) a l’habitude de dire que de tous les défis de sa vie, celui de la mairie fut le plus difficile. Tellement de tracas, de pesanteurs, de difficultés, d’administrations éparses et protubérantes qui se renvoient la balle, considérant les élus du peuple comme a priori suspects dans leur prise de décision… Le chemin de croix vaut même pour installer un simple feu rouge ou tout bonnement un banc public !
Son successeur David Lisnard n’est pas plus chanceux, bien qu’il se batte sans jamais baisser les bras. Dans L’Opinion, le sprinteur rappelle ainsi les quelque « 8,4 milliards de mètres cube d’eau » déversés chaque année dans les milieux naturels. Pour y remédier, David Lisnard lance dès 2014 un plan ambitieux de récupération des eaux usées, concernant notamment le golf situé entre Cannes et Mandelieu-la-Napoule. « Hélas, comme souvent dans notre pays, quand des solutions innovantes apparaissent, l’appareil techno-administratif se met en alerte. Commence alors un véritable parcours du combattant. »
L’Administration, Ennemie du Progrès Écologique et des Libertés Locales ?
David Lisnard rappelle que si la compétence de l’eau est en principe dévolue aux communes, le léviathan étatique compte bien y mettre son grain de sel par l’entremise de ses nombreux avatars, de « la police de l’eau aux services déconcentrés en passant par l’OFB – Office français de la Biodiversité. » Deux ans plus tard, les administrations de l’écologie se mettent d’accord et donnent un satisfecit au projet. Les fameuses AUTORISATIONS. Comme le disait Boileau : « Qui veut faire l’ange fait la bête ! »
C’est alors que les administrations sanitaires, cette fois, entrent dans la danse, désireuse de pointer la prétendue « innocuité sanitaire du projet. » C’est reparti pour un tour dans le grand manège du délire bureaucratique. Agence régionale de Santé (ARS), Santé Publique France, INSERM, IRSTEA, Observatoire régional de la Santé, ministère de la Santé et blablabla… David Lisnard conclut : « Avec la République étatiste des Cerfas et des schémas, les premiers deviennent les derniers ».
Valentin Gaure








